nov 072013
 

Le général Keith Alexander, le chef de la NSA, a mis en cause, mardi 29 octobre lors d’une audition devant la Chambre des représentants, les informations publiées par plusieurs journaux européens, dont Le Monde, sur la surveillance exercée par l’agence de renseignement dans leurs pays respectifs.

Que disent les autorités américaines ?

Selon Keith Alexander, les informations publiées par plusieurs journaux européens sont fondées sur des documents qui n’ont pas été “compris”.

A l’instar du général américain, des sources anonymes ont affirmé au Wall Street Journal que ces documents, sur lesquels se sont appuyés les journaux européens, ne montrent pas des données interceptées par la NSA au sein de ces pays, mais des informations captées par les services de renseignement européens eux-mêmes, à l’extérieur de leurs frontières.

D’où vient ce document ?

DOCUMENT

Le document sur lequel Le Monde s’est appuyé pour ses révélations fait partie des documents exfiltrés de la NSA par l’ancien sous-traitant de l’agence Edward Snowden, auxquels nous a donné accès notre collaboration avec Glenn Greenwald.

Il est issu d’un logiciel, Boundless Informant, qui agrège et organise les données contenues dans les innombrables bases de données de la NSA et permet aux analystes de l’agence d’en avoir un aperçu en quelques clics. Son existence, ainsi que la carte du monde qui en est tirée et montre l’ampleur des données collectées pour chaque pays, a été révélée par le Guardian en juin.

Ce logiciel permet aussi d’afficher un récapitulatif par pays des données le concernant. C’est le cas du document reproduit par Le Monde, sur lequel nous nous sommes fondés pour évoquer le chiffre de près de 70,3 millions de données téléphoniques interceptées.

C’est également ce type de document que El Mundo en Espagne, L’Espresso en Italie et, avant eux, Der Spiegel en Allemagne ont utilisé pour étayer leurs révélations sur la surveillance.

Que montre-t-il ?

Le document montre clairement que 70 271 990 données téléphoniques concernant la France ont été incorporées dans les bases de données de l’agence entre le 10 décembre 2012 et le 8 janvier 2013.

Pour s’y retrouver dans les nombreux “tuyaux” qui lui fournissent les données, la NSA utilise une nomenclature spécifique. Ainsi, au bas du document que nous reproduisons, on apprend que le “canal” “US-985D” – celui qui fournit l’ensemble des 70 millions de données françaises – est alimenté via deux outils techniques : “DRTBOX” et “WHITEBOX”. Le premier se taille la part du lion en récoltant près de 89 % des données affichées sur le document.

Extratit du document obtenu par “Le Monde”

Qu’est-ce qui reste flou ?

Selon la version défendue par les sources anonymes du Wall Street Journal et par Keith Alexander, ce document ne montre pas des données de Français interceptées par la NSA, mais des informations collectées par la France et ses services, en dehors du territoire hexagonal et visant avant tout des cibles non françaises. Autrement dit, les données sont-elles fournies par la France, ou sont-elles issues d’une surveillance de la France ? L’intitulé du document – “France, 30 derniers jours” – ne permet pas de trancher.

Extrait d’un document obtenu par “Le Monde”

L’existence des deux techniques d’interception “DRTBOX” et “WHITEBOX” pourrait accréditer l’existence d’un partenariat avec les services français, dont les informations du Monde fournissent la preuve.

Mais un document d’aide destiné aux analystes de la NSA répondant à leurs questions sur Boundless Informant permet, sinon de contredire, au moins de fortement nuancer l’hypothèse de la NSA, accréditant les informations du Monde. Publié par le site du Guardian en juin, il précise à plusieurs reprises que les informations qui y sont affichées sont issues de collecte “contre” les pays spécifiés.

Le document explique par exemple qu'”un clic sur un pays [depuis la carte] montre la posture de collecte (…) contre ce pays en particulier”.

Extrait d’un document publié par le “Guardian”. Le surlignage a été effectué par le “Monde”.

Ailleurs, le document précise que “l’outil [Boundless Informant] permet à ses utilisateurs de selectionner un pays [ainsi que] les détails de la collecte contre ce pays”, est-il ainsi écrit. La question “combien de données sont collectées contre un pays en particulier ?” figure, elle, dans les exemples de requêtes que peuvent formuler les analystes dans le logiciel. Enfin, il est fait mention des “capacités de collecte de la NSA” que les analystes peuvent évaluer grâce à Boundless Informant.

Extrait d’un document publié par le “Guardian”. Le surlignage a été effectué par le “Monde”.

Comme Le Monde l’a écrit lors de ses révélations, les modalités techniques précises et le périmètre de cette surveillance sont inconnus.

Pourquoi les autorités américaines démentent-elles aujourd’hui ?
Il y a plusieurs semaines déjà, des médias partenaires de M. Greenwald ont utilisé des documents similaires à celui reproduit par Le Monde. Lorsque le Spiegel annonce que 500 millions de communications de citoyens allemands sont surveillées, il le fait en se fondant notamment sur un document issu de Boundless Informant. A l’époque, la NSA n’a ni commenté ni démenti ces informations.

De fait, ce démenti public formulé par Keith Alexander intervient alors que la pression politique, domestique et internationale, s’est considérablement accrue sur son agence.

Notons enfin que les informations concernant la surveillance d’intérêts économiques hexagonaux, tout comme celle d’importants diplomates, n’a pas été démentie par le chef de l’agence de renseignement américaine.

Le Monde.fr | 30.10.2013 à 18h39
Par Martin Untersinger

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