apr 252017
 

A la lumière de notes déclassifiées de la DGSI, «Libération» retrace le
parcours d’Ismaël Omar Mostefaï, l’un des assaillants du 13 Novembre,
sous-estimé par les services français.

Rétrospectivement, c’est peut-être sur le parcours d’Ismaël Omar
Mostefaï, l’un des trois kamikazes du Bataclan, que la faillite du
renseignement intérieur s’avère la plus crue dans le dossier des
attentats du 13 novembre 2015. Connu du contre-terrorisme français
depuis 2008, le jeune homme – qui s’est fait exploser à 29 ans dans la
salle de spectacle avec Samy Amimour et Foued Mohamed-Aggad – n’a jamais
fait l’objet d’une surveillance assidue. Et ce, malgré près de six
années passées au contact des sphères fondamentalistes. Une proximité
dont la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, devenue
DGSI en 2014) avait parfaitement connaissance. Libération retrace
l’itinéraire d’Ismaël Omar Mostefaï, à la lumière des notes
déclassifiées sur demande des juges antiterroristes parisiens.

Décrochage.

Fils d’un chauffeur routier algérien aux pratiques rigoristes, Ismaël
Omar Mostefaï grandit à Courcouronnes (Essonne). Entre 2004 et 2010, le
jeune homme cumule décrochage scolaire et huit condamnations pénales
pour détention de stupéfiants, violences, outrage et conduite sans
permis. En 2005, la famille Mostefaï déménage à Chartres, où Ismaël Omar
intègre peu à peu un groupe salafiste.

Dès 2009, huit membres de cette cellule se réunissant dans des
appartements font l’objet d’une attention particulière de la DCRI. Et
pour cause : comme l’a révélé Mediapart une dizaine de jours après les
attentats du 13 Novembre, le petit noyau de fondamentalistes est fédéré
autour d’Abdelilah Ziyad, un prédicateur marocain au CV bien rempli. Et
qui, surtout, n’a rien à faire dans la préfecture d’Eure-et-Loir.

En effet, Ziyad, la soixantaine, n’est autre que le «co-instigateur des
attentats de Fès et Marrakech», selon les notes de la DGSI que nous
avons pu consulter. Le 24 août 1994, trois Français recrutés par Ziyad
abattent deux touristes et en blessent un autre dans le hall de l’hôtel
Atlas Asni de Marrakech. Arrêté en août 1995, il est jugé un an plus
tard. A l’audience, il confesse son implication et écope de huit ans de
prison. La peine est assortie de dix ans d’interdiction du territoire
français. Libéré en 2001, Ziyad disparaît. Du moins momentanément.

En 2008, l’émir est donc débusqué à Chartres. Mais la réalité est bien
pire : en violation de son interdiction du territoire, Ziyad vit depuis
des années sous de fausses identités à Migennes (Yonne). Il effectue
alors secrètement des allers-retours à Chartres. C’est à son contact que
Mostefaï épouse l’idéologie jihadiste. En août 2012, sa famille
redéménage. Cette fois-ci, à Romilly-sur-Seine (Aube). Pile dans la
sphère d’influence de Ziyad, qui réside à Migennes mais qui dispose
d’attaches dans l’Aube. Cet emménagement est-il fortuit ? A l’époque, en
tout cas, les services spécialisés ne semblent guère s’en inquiéter.
Pourtant, à l’été 2012, Ismaël Omar Mostefaï coupe les ponts avec sa
famille.

«Leur maître».

Quelques semaines plus tard, le 29 septembre, il est localisé à Charmoy,
une commune limitrophe de… Migennes. Les gendarmes arrêtent un véhicule
avec deux personnes à bord, dont Mostefaï. Aux pandores, les deux
acolytes expliquent chercher une rue. Pour la DGSI, cette virée a une
tout autre motivation. Dans une note du 24 octobre 2012, le service
intérieur écrit : «Certains membres de ce groupe [les huit salafistes de
Chartres, ndlr] ont repris leurs déplacements dans l’agglomération de
Migennes afin d’y rencontrer leur maître.» Un maître qui n’est autre
qu’Abdelilah Ziyad, empruntant désormais l’identité d’Abdelmalek Bachir.
Malgré ces éléments, qui caractérisent la volonté récurrente de Mostefaï
de côtoyer son mentor, la DGSI n’adopte aucune surveillance poussée.
Plusieurs mois passent. Et Mostefaï est des plus discrets. Le 6
septembre 2013, il pénètre en Turquie avec deux hommes, dont Samy
Amimour. Leur destination est la Syrie, ce que la France n’apprendra que
des mois plus tard, presque par hasard. Rien dans les notes de la DGSI
ne documente ce premier voyage au Levant. Pire, les agents se disent
probablement que Mostefaï ne s’est jamais rendu en Syrie lorsqu’ils le
relocalisent le 9 avril 2014 à… Chartres.

«Combat de rue».

Ce jour-là, le futur kamikaze participe encore à une réunion sous
l’égide de Ziyad. Une entrevue jugée suffisamment sérieuse par la DGSI
pour que soient engagées des mesures de surveillance de certains
participants. D’aucuns feront l’objet d’écoutes et de filatures jusqu’en
septembre 2015. Dans une note de ce même 9 avril, que révèle Libération,
la DGSI écrit : «Les membres du groupe se sont entraînés physiquement en
présence de Bachir Abdelmalek, qu’ils considèrent comme leur maître. Ils
se sont également livrés à l’apprentissage de techniques de combat de
rue, sous l’égide de Bachir Abdelmalek, qu’ils jugent expert en la
matière.» Malgré ces renseignements clairs, Mostefaï est jugé
«périphérique» et ne bénéficie, une nouvelle fois, d’aucune attention
soutenue.

La suite est encore plus invraisemblable. Mostefaï part une deuxième
fois en Syrie. Quand ? Nul ne le sait aujourd’hui. En octobre 2014, la
France envoie une requête à la Turquie concernant le passage sur son sol
de jihadistes présumés. Ankara retourne une liste sur laquelle figure
Mostefaï pour… son premier séjour, celui effectué en septembre 2013.
Quatorze mois plus tard, les autorités françaises sont enfin au parfum.
Mais ni la DGSI ni son homologue extérieur, la DGSE, ne parviendront à
relocaliser précisément Mostefaï et à prévenir son deuxième retour et sa
participation à l’attentat du 13 Novembre au Bataclan, dans lequel 90
personnes ont trouvé la mort.

Par Willy Le Devin — 29 mars 2017 à 19:46
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